Le sénateur Hawley dépose son projet de loi anti pay-to-win

Le sénateur américain Josh Hawley vient de déposer son projet de loi visant à rendre illégal la vente à de jeux destinés aux mineurs intégrant un modèle économique pay-to-win. Le projet définit la notion de pay-to-win et impose des sanctions sévères.

Josh Hawley

On se souvient que voici quelques jours, le sénateur américain Josh Hawley annonçait son intention de déposer un projet de loi visant à réguler les modèles économiques de jeux vidéo, pour interdire explicitement les pratiques pay-to-win et le recours aux loot boxes. Le sénateur républicain concrétise manifestement son annonce et dépose donc un projet de loi bipartisan devant le congrès américain, cosigné avec les sénateurs démocrates Ed Markey et Richard Blumenthal.
Par voie de communiqué, les trois sénateurs explicitent vertement leur point de vue. Josh Hawley considère ainsi que « seule une économie de l’addiction pourrait engendrer un modèle économique qui repose sur le fait de placer un casino entre les mains de chaque enfant américain, avec l’objectif de le tenir désespérément captif ». Selon Ed Markey, il ne devrait pas être acceptable que des « fonctionnalités de jeu manipulatrices puissent tirer un profit du fait de transformer du temps de jeu en temps de dépense », estimant que les « profits ne devraient pas primer sur le bien-être des enfants », alors que Richard Blumenthal motive son soutien au projet par sa volonté de « protéger les enfants d’applications de jeu prédatrices » et de « placer les mauvais acteurs du secteur devant leurs responsabilités pour leurs pratiques », avec l’ambition que « le congrès envoie un message d’avertissement clair aux développeurs de jeu et au secteur des nouvelles technologies : les enfants ne sont pas des vaches à lait à exploiter pour faire du profit ». Bigre !

Au-delà des déclarations d’intention en des termes visant à marquer les esprits, le texte du trio de sénateurs est tout aussi explicite. Ils entendent « rendre illégal la vente de jeux destinés aux mineurs intégrant des micro-transactions pay-to-win ou des loot boxes ».
Si le principe tient en une phrase simple, la définition de ses termes clefs l’est sans doute moins. Le texte s’attache donc à définir (en une vingtaine de pages de principes et d’exceptions) ce que recouvre un « jeu destiné aux mineurs », en y englobant tout jeu dont les graphismes, les musiques ou les animations auraient un caractère enfantin, mettant en scène de jeunes personnages ou promu par des célébrités mineures ou particulièrement populaires chez les plus jeunes. On imagine qu’un jeu comme Fortnite, avec ses graphismes colorés et son imaginaire plutôt déluré, tomberait dès lors sous le coup de la loi.

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Plus complexe encore, le trio de sénateurs tente de définir la notion de « pay-to-win » et de loot boxes. Le terme s’entend ici dans un jeu qui proposerait un système de score, d’objectifs à atteindre, de récompenses à débloquer, ou encore de progression narrative, et qui intégrerait un moyen payant de faciliter cette progression, d’aider le joueur à atteindre un objectif ou obtenir des récompenses, alors que ces réalisations sont normalement faisables sans recourir aux micro-transactions. Ils y ajoutent les contenus auxquels le joueur a eu accès, mais ensuite rendus inaccessibles après expiration d’un délai ou d’un certain nombre de tentatives, et qu’il faudrait de nouveau déverrouiller en payant. Idem pour les jeux compétitifs (PvP) dont les joueurs payants bénéficieraient d’un avantage par rapport aux joueurs qui jouent normalement.
Les trois sénateurs y ajoutent néanmoins des exceptions : l’ajout d’un mode visant à augmenter le niveau de difficulté d’un jeu n’est pas considéré comme pay-to-win, pas plus que les contenus strictement cosmétiques (ayant pour seul effet de modifier l’apparence d’une composante du jeu) ou encore les mises à jour de contenu, pourvu que le joueur n’a à les acheter qu’une fois pour en profiter et que leur principal objet ne soit pas de faciliter ou d’aider le joueur à progresser dans le contenu déjà existant.
Même tentative de définition des loot boxes, qui recouvriraient les contenus supposant des achats récurrents et dont le contenu est au moins partiellement aléatoire et inconnu du joueur avant achat, qui permettrait de débloquer du contenu, qui augmente l’attrait du jeu et que le joueur ne pourrait pas obtenir en jouant.

On comprend toute la complexité d’un tel projet de loi, dont le champ d’application peut paraitre très large (peu ou prou n’importe quel jeu pourrait tomber sous le coup de la définition du « jeu destiné aux mineurs »), portant sur des mécaniques de jeu tout aussi diverses (le pay-to-win tel que défini dans le projet de loi s’applique par exemple autant à des mécaniques PvE que PvP). On constate aussi que les sénateurs font le choix de ne pas s’appuyer sur les outils de régulation qui existent déjà dans l’industrie du jeu – comme l’ESRB (l’équivalent américain de PEGI) dont l’objet est pourtant de définir ce qu’est un jeu pour mineur et proposant des descripteurs dédiés à informer les joueurs sur l'existence de micro-transactions dans un jeu.

Des questions d’importance car les sanctions imaginés par les trois sénateurs sont particulièrement lourdes : non seulement ils étendent les pouvoirs de la Fair Trade Commission (en charge de réguler les pratiques commerciales aux Etats-Unis), mais ils considèrent aussi chaque micro-transaction ou vente de loot boxes doit être appréhendée comme une infraction indépendante – des infractions qui se cumulent, au même rythme que les sanctions. On imagine le caractère dissuasif pour des éditeurs qui enregistrent des volumes de ventes colossaux, quand bien même ils portent souvent sur de petits montants individuels.
On ignore si le texte sera voté en l’état par le législateur américain, mais on imagine aisément les effets qu'il pourrait avoir sur l’industrie du jeu outre-Atlantique.

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