Critique - Les 3 premiers Primal Hunter : quand le leveling devient instinct
Entre loot, montée en stats et survie, la saga Primal Hunter transpose la routine du leveling de MMO dans un univers sans règles – pour le meilleur… et parfois pour le plus creux.
Le phénomène Primal Hunter, signé Zogarth, est disponible en français depuis quelques temps déjà grâce à Lorestone, qui a traduit à l'heure actuelle les trois premiers tomes (alors que l'édition originale totalise déjà une douzaine de volumes outre-Atlantique). Cette arrivée était plus ou moins attendue (à n'en pas douter, bon nombre de joliens ont déjà lu les tomes en anglais), tant la série fait le pont entre l'imaginaire gamer et le roman d'évolution issu du Web.
Primal Hunter met en scène Jake Thayne, un employé de bureau ordinaire propulsé dans un « système » où chaque action, chaque combat, chaque choix, fait croître (ou disparaître) ses chances de survie. Si l'on est habitué à l'interface d'un MMORPG et qu'on apprécie le « chiffre qui monte », la promesse est claire : ici, on chasse, on loote (même si pas trop), on progresse, sans jamais perdre de vue la cruauté d'un nouveau monde où l'instinct prime sur l'altruisme.
Pour tout amateur de progression, de pouvoir et de mécaniques inspirées des jeux de rôle, Primal Hunter promet l'ivresse du power-up, saupoudrée d'une réflexion sur la solitude, la construction de soi et la violence d'un système sans fard.
Nous avons, pour notre part, découvert cette saga après une quinzaine d'années sans avoir touché à un roman en français (on ne critiquera donc pas de manière acerbe la traduction d'Astrid Vallet, qui a, à notre sens, réussi à rendre une copie cohérente sans trop sombrer dans les raccourcis gaming que d'autres auraient pris par facilité), et ce premier contact "officiel" avec le genre estampillé LitRPG s'est révélé aussi déroutant qu'addictif.
Ce qu'on a aimé
Un univers systémique au service du joueur
L'univers orchestré par Zogarth brille par sa richesse et sa cohérence : chaque combat, chaque exploration ou acquisition de compétence s'inscrit dans une logique de progression tirée du jeu vidéo, mais sans tomber dans la parodie. Le « Système » gère la montée en niveau, les loots, la présentation des statistiques, tout en restant compréhensible même pour ceux qui découvriraient le genre.
La diversité des activités – du simple combat à l'exploration de ruines, en passant par l'artisanat et l'alchimie – permet à l'histoire de ne jamais s'enfermer dans la répétition. Les tomes 2 et 3 élargissent d'ailleurs considérablement le spectre de l'aventure au-delà du tutoriel initial, introduisant des enjeux politiques à l'échelle du multivers et des interactions divines qui rappellent les intrigues de haut niveau des MMORPGs.
Les interactions avec les divinités ajoutent un sel inimitable à l'ensemble. La plus importante pour Jake, la Vipère Maléfique, ce dieu primordial serpent, excentrique et doté d'un humour mordant, offre une touche d'originalité tout en servant d'exposition naturelle aux règles de cet univers. Difficile de ne pas sourire devant ce qui s'apparente finalement à un buff bot surpuissant, rappelant nos vieux souvenirs de Dark Age of Camelot où certains d'entre nous campaient tranquillement leurs murailles puis leurs ponts, vivant leur vie en solo avec leur arsenal de buffs prêts à défoncer les péons de passage.
Une progression grisante et addictive
Comme dans tout bon RPG, la satisfaction provient ici de la montée en puissance. Les trois premiers tomes suivent la transformation méthodique, mais non dénuée de revers, d'un héros lambda en chasseur redouté. Nous ne prétendrons pas qu'il s'agisse de grande littérature, mais nous avons dévoré ces trois volumes en quelques jours après avoir eu du mal à nous lancer – preuve que la mécanique narrative fonctionne et accroche efficacement.
Ce choix d'un héros introverti et « lone wolf » tranche avec la norme : Jake décide en l'espace d'une dizaine de pages à peine de claquer la porte à toute espèce d'interaction sociale pour devenir ce chasseur solitaire qui n'est pas sans rappeler nos amis fufus sur Dark Age of Camelot. La dualité entre Jake, anti-héros attaché à sa propre voie, et les autres survivants, souvent perdus dans leur propre trauma ou plus conventionnels dans leur approche héroique de la quête devant eux, crée un contexte propice à la réflexion éthique sur les différentes façons de survivre dans un monde dont on ne maîtrise pas vraiment les règles.
L'écriture, sans fioritures inutiles, trouve le juste tempo : rebondissements immédiats, progressions, boss et doutes se succèdent en chaîne, emportant le lecteur dans la frénésie du leveling. Nous avons apprécié la fluidité de lecture, la clarté de la distribution des mécaniques de jeu via le récit, et la capacité de Zogarth à rendre palpables la tension du combat et la saveur du loot.
Des personnages secondaires relevés et une galerie humaine fascinante
Parmi les rencontres marquantes, impossible d'ignorer le charisme de la Vipère Maléfique, qui parvient à donner chair à des expositions (et explications de règles) qui, ailleurs, auraient paru laborieuses. Son entourage direct (que ce soit la Régente ou son vieil ami qui cache bien son jeu) apporte également une légèreté bienvenue qui contrebalance les moments les plus intenses.
La galerie de survivants, distincte par ses réactions et ses méthodes, participe à l'atmosphère : nous croisons aussi bien des individus tentant de reconstruire une forme de société que des psychopathes voyant dans ce nouveau monde une opportunité de domination sans limite. Chaque archétype nourrit une réflexion sur la diversité des instincts humains sous pression, et certains antagonistes – notamment le jeune William – évoluent de manière surprenante au fil des tomes.
Une traduction française soignée
Nous devons souligner la qualité de la traduction proposée par Lorestone. Alors que le piège aurait été facile de multiplier les références gaming pour faire « couleur locale », la version française fait preuve d'une retenue appréciable, privilégiant la fluidité du texte à la surenchère de clins d'œil et d'anglicismes fréquents dans le milieu. Pour quelqu'un reprenant la lecture en français après tant d'années, cette approche s'est révélée particulièrement bienvenue.
Ce qu'on n'est pas sûrs d'avoir aimé
Le poids des mécaniques et du leveling
Primal Hunter pousse assez loin le curseur de la description technique : stats, consultations de fiche de personnage, prises de niveaux ou évaluations de skills peuvent accaparer des pages entières. L'auteur offre même au lecteur la possibilité d'en sauter une ou deux en faisant que Jake consulte régulièrement sa fiche de personnage – et dans un moment assez cocasse, le héros découvre même des moyens de la rallonger en cours de route pour afficher en plus de ses stats sa litanie de titres et de bonus spéciaux...
Si pour certains cela renforce le plaisir de voir les chiffres « monter » comme dans une session de grind acharnée, d'autres pourront décrocher face à la granularité de certaines scènes. Nous n'avons pas, pour notre part, lu en profondeur toutes ces pages, sautant parfois les passages les plus poussés pour nous concentrer sur l'action. La question se pose d'ailleurs de savoir comment les versions audio ont pu rendre ces consultations de statistiques intéressantes à l'écoute.
La solitude du héros et la fragmentation de l'intrigue
Jake, en « lone wolf » affirmé, passe la majeure partie des premiers tomes en marge du reste du casting (qui se limite un temps à peau de chagrin au début du deuxième tome), ce qui limite les interactions sociales et l'humain au profit de la chasse ou de l'accumulation de puissance. Ce choix radical de solitude, pris dès le début du premier tome, constitue notre principal regret : le personnage principal ferme la porte à presque toute interaction sociale, réduisant considérablement les possibilités de développement relationnel.
Ce n'est pas vraiment déconnant au regard de l'importance que le fait de "se découvrir lui-même" ou "vivre les choses par lui-même" aura dans la montée en puissance de Jake, comme par exemple en lui offrant des bonus uniques très puissants pour finir des donjons en solo, ou chercher seul des solutions à des problèmes débouchant sur des évolutions de certaines de ses compétences. Passer d'un groupe de protagonistes qui ne sera référencé que de loin en loin au fil des pages à un héros solo nous laisse un peu sur notre faim. Oui, on parle d'un chasseur, c'est dans le titre, mais quand même. On aurait aimé voir des personnages se développer autrement qu'à raison d'une parenthèse toutes les 10 pages.
Certains arcs collectifs ou narratifs semblent effleurés, ou mis de côté pendant les deux premiers tomes, au profit de cette progression individuelle. Le résultat : le lecteur peut ressentir une forme de frustration, l'impression que « le cœur de l'intrigue » se joue hors champ, avec d'autres personnages peut-être plus impliqués dans les véritables enjeux politiques et sociaux du nouveau monde.
L'aspect shonen parfois trop prévisible
L'aspect shonen est aussi un peu trop évident par moments. Ce n'est pas pour rien que nous avons noté des références à Naruto éparpillées au gré des pages. La structure narrative suit un schéma bien rodé : Jake est spécial dès le départ, notamment grâce à sa Lignée que personne ne lui explique vraiment et qu'il est invité à ne jamais discuter ou même révéler.
Il affronte une première épreuve coriace, qu'il découvrira comme n'ayant jamais été surmontée par qui que ce soit auparavant ; il manque de mourir, mais survit miraculeusement et remporte un buff complètement surpuissant tout en devenant ami avec un dieu en guise de récompense.
Il affronte son grand rival, un individu infiniment plus puissant en termes de niveaux, et parvient à en réchapper.
Pris dans un guet-apens avec des dizaines d'adversaires qui le surprennent, il s'en sort, certes en sale état, mais arrive même à en profiter au sens premier du terme.
Lors de l'affrontement avec le boss ultime du tutoriel, une attaque qui aurait dû le tuer – et qui aurait effectivement tué n'importe qui d'autre de son rang – ne le tue pas parce que "par l'opération du Saint Esprit" il devient une espèce de poupée berzerk sans âme qui défonce tout sur son passage.
Si cette surenchère d'épreuves toujours surmontées fait partie du plaisir coupable du genre, elle peut aussi lasser ceux qui rechercheraient davantage de tension dramatique réelle.
Ce que l'on a moins aimé
Répétitivité, violence et distance émotionnelle
L'ivresse de la progression a un revers : la succession de combats, le farming de monstres ou la collecte de loot peuvent instaurer une lassitude. D'autant que la tension dramatique est parfois absente : la survie de Jake ne fait guère de doute (la fois où il manque d'y passer, son pote divin lui file un coup de main, et ce même pote lui promet quelques pages plus loin de le tirer de tout mauvais pas qui ne soit pas de son propre fait), et la routine du combat peut conduire à une dilution de l'enjeu. Les passages de levelling très détaillés, ou l'accumulation de réflexions internes sur le choix d'un sort ou d'une compétence, plombent parfois le rythme, en particulier pour les lecteurs réfractaires à la « statistical fantasy ». Lorsque Jake examine cinq compétences différentes, de la commune à la légendaire, le choix final paraît souvent évident dès le départ – pourquoi alors consacrer plusieurs pages à cette délibération interne ? Au fil des tomes, les choix se font plus complexes, et Jake prend parfois des décisions à contre-courant, mais la progression reste relativement "logique".
D'un autre côté, l'univers s'autorise une brutalité graphique marquée : le sang, la mort violente (Jake manipule des poisons nécrotiiques, et l'auteur n'hésite pas à expliquer occasionellement comment les membres de ses victimes se détachent sous l'effet de la putréfaction pendant qu'elles se roulent au sol dans leur agonie), l'amoralité du système et une tonalité parfois très sombre éloigneront sans doute les lecteurs sensibles ou désireux d'un arc plus moralement engageant. Les combats sont viscéraux, les mises à mort détaillées de manière extensive, et le nouveau monde ne fait pas de quartier.
Enfin, le choix d'un héros peu expansif, parfois perçu comme distant émotionnellement ou en rupture avec l'humanité basique (un peu borderline INCEL pourrait-on dire en poussant le trait), réduit la possibilité d'empathiser profondément, en particulier dans le premier volume. Jake passe d'un individu n'ayant jamais été dans un combat à quelqu'un souriant et couvert de sang après avoir tué, sans préambule, sans que cette transition ne semble le perturber outre mesure – un choix narratif qui peut déconnecter le lecteur du personnage, surtout quand William, le personnage présenté comme un psychopathe pur et dur, ne fait au final pas grand chose de différent, si ce n'est qu'il le fait à plus grande échelle et avec intention.
Crache ton chassou, Myrhdin
Primal Hunter se révèle pour nous une porte d'entrée séduisante dans la littérature LitRPG pour les amateurs de progression, de power fantasy, et pour tout lecteur issu du monde du MMORPG en manque de loot et de grind narratifs.
Les trois premiers tomes posent un univers solide, cohérent, et remarquablement lisible : la promesse d'une grande saga à tiroirs est tenue, même si le récit ne changera ni la fantasy ni la littérature mondiale. Le prochain tome en français sera a priori disponible à l'horizon printemps 2026.
Nous avons dévoré ces premiers tomes non pour l'altruisme de Jake ou la subtilité politique, mais pour la jubilation d'un système sans faille, d'un monde impitoyable et d'un style direct qui ne fait jamais de fausse promesse. Est-ce que nous avons continué à tourner avidement les pages pour voir ce qui allait se passer ? Oui, et nous espérons continuer à le faire.
À 18,90 € le tome broché d'environ 600 pages en moyenne, l'investissement reste raisonnable pour une série qui assume pleinement son statut de plaisir coupable gamer, livrant honnêtement ce qu'elle promet : du leveling, de l'action, et une progression sans concession.
Cette critique a été écrite par Myrhdin suite à la lecture d'exemplaires fournis par l'éditeur. Sa rédaction n'est le fruit d'aucune transaction financière entre le rédacteur ou JeuxOnLine et l'éditeur ou les entreprises le représentant.
| Activités | Maison d'édition |
|---|---|
| Création |
2024 |
| Pays d'origine | France |



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