Faut-il permettre la préservation des jeux en ligne, même après la fermeture de leurs serveurs ?

Les musées et bibliothèques conservent des versions jouables de jeux (solo) depuis des années. Mais quid de la conservation des jeux en ligne nécessitant un serveur ayant fermé ses portes ? Le Copyright Office américain est saisi de la question.

Si le jeu vidéo est encore jeune, une politique patrimoniale est d'ores et déjà à l'oeuvre pour en préserver l'histoire -- en France, sur le modèle des livres, la BNF dispose par exemple d'un fond spécifique visant à conserver des copies de chaque jeu produit (plusieurs milliers à ce jour), souvent jouables et sur tous les supports qui ont jalonné l'histoire de l'informatique, de la disquette au Blu-Ray, en passant par les cartouches de consoles Nintendo, entre autres. Aux États-Unis, certains musées s'attèlent à cette même somme d'archivage, comme c'est le cas notamment de MADE, le Museum of Art and Digital Entertainment (on l'évoquait) qui se consacre plus spécifiquement à la préservation d'une version jouable du projet Habitat et plus largement des jeux en ligne.
Le jeu en ligne présente néanmoins un format vidéo ludique qui soulève de vraies difficultés en termes de conservation puisque, par définition, le client de jeu fonctionne avec un serveur -- or quand un exploitant met un terme à l'exploitation d'un jeu (justifiant donc que les institutions patrimoniales cherchent à le préserver pour l'histoire), les serveurs ferment leurs portes, rendant le jeu injouable. Et s'il relativement aisé de conserver une copie du client de jeu, préserver et faire fonctionner le code d'un serveur peut s'avérer bien plus complexe pour un musée.

La conservation des jeux en ligne est « essentielle »

Et au-delà des difficultés techniques, la problématique se complique encore sur un plan juridique : aux États-Unis, conserver une version jouable de jeux, même quand il ne sont plus officiellement exploités, peut être considéré comme une violation des lois sur le copyright. La loi américaine prévoit néanmoins des exceptions, octroyées par Copyright Office américain qui autorise à certains acteurs (comme les musées, les bibliothèques ou les archives) à de conserver légalement des copies jouables d'anciens jeux (solos) qui ne sont plus commercialisés et de les faire fonctionner grâce à des émulateurs.

Faut-il permettre la préservation des jeux en ligne, même après la fermeture de leurs serveurs ?

Et récemment, le Museum of Art and Digital Entertainment formulait donc une demande au bureau du copyright américain visant à étendre cette exception à la loi aussi aux jeux en ligne afin de permettre aux musées de faire fonctionner de vieux jeux en ligne -- avec leur serveur, donc.
Et la question est loin d'être aussi anecdotique qu'on pourrait l'imaginer. Selon MADE, la conservation des jeux en ligne devient aujourd'hui « essentielle », notamment parce que de plus en plus de jeux sont jouables exclusivement en ligne (les MMO évidemment, mais aussi les jeux multijoueurs, voire de plus en plus de jeux strictement solo mais qui requièrent néanmoins une connexion pour jouer et se mettre à jour) et touche un public de plus en plus vaste. Le jeu en ligne devient la norme et compte autant de titres condamnés à disparaitre définitivement le jour où leurs serveurs fermeront (ce qui arrive manifestement de plus en plus rapidement dans l'exploitation d'un jeu) et dont il sera impossible de conserver des versions jouables, même dans les musées.

La porte ouverte au piratage, selon l'ESA

Si l'argument semble pertinent au regard des évolutions récentes du jeu vidéo, l'ESA (l'Entertainment Software Association, qui réunit les principaux éditeurs de jeux vidéo aux Etats-Unis), dans une longue lettre au Copyright Office, se montre farouchement hostile à cette extension de l'exception.
Si l'ESA se dit favorable à la préservation des jeux offlines telle qu'elle existe déjà, l'étendre aux jeux en ligne est considéré par le syndicat comme une porte ouverte au piratage : les éditeurs seraient contraints d'accepter que le code source de leur serveur soit partagé -- alors qu'il s'agit, selon l'ESA, de données non publiques ayant une valeur commerciale qui ne peuvent être distribuées gratuitement. Le syndicat y voit en outre une forme de concurrence commerciale déloyale (soulignant que MADE, association à but non lucratif, fait payer l'entrée de son musée). Et de rappeler également que le jeu « rétro » est particulièrement populaire actuellement, conduisant donc l'industrie à rééditer de (vieux) jeux et qu'à l'évidence, elle ne saurait souffrir de la concurrence des bibliothèques et des musées sur ce (nouveau) marché.

Manifestement, les attentes des historiens militant pour la préservation des jeux en ligne et ceux de l'industrie du jeu semblent ici plutôt irréconciliables. Le Copyright Office américain examinera néanmoins les arguments des uns et des autres avant de rendre sa décision sur l'extension (ou non) des exceptions à la loi sur le copyright -- en attendant que la question se pose peut-être aussi ailleurs dans le monde, incluant des pays de droit d'auteur. D'ici là, les joueurs en ligne pourraient trouver là un argument supplémentaire pour allonger la durée d'exploitation des jeux en ligne et retarder la fermeture des serveurs de jeu en fin de vie.

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